Rothschild visé par un actionnaire minoritaire! L’ancien employeur de Macron est empêtré dans un micmac lié à une ancienne acquisition. On ne se méfie jamais assez de la famille!

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Rothschild visé par un actionnaire minoritaire

Par Laurent Léger, publié le , mis à jour à 

Le siège de la banque Rothschild & Cie à Paris.

Le siège de la banque Rothschild & Cie à Paris.

Bloomberg via Getty Images

L’ancien employeur de Macron est empêtré dans un micmac lié à une ancienne acquisition.

Il avait prévu de se consacrer un peu plus au golf, et imaginait laisser le 17 mai prochain une maison bien rangée à son fils Alexandre. Mais il a beau tirer sa révérence avec les honneurs dus au patriarche et à la réussite de son entreprise, David de Rothschild, le grand patron de la banque du même nom, qui emploie 3500 personnes dans près de 40 pays, traîne un petit caillou dans sa chaussure. Deux actionnaires minoritaires à cause desquels il a été obligé, ô sacrilège, d’ouvrir son ordinateur personnel devant un huissier de justice et de lui remettre des dizaines de ses emails.

Cette procédure inattendue, humiliante même, s’est déroulée voilà plus d’un an, et personne n’en a rien su jusqu’à aujourd’hui. Mais voilà ce qui s’est passé. Mandaté par un actionnaire minoritaire avec le feu vert du tribunal de commerce de Marseille, ledit-huissier s’était présenté, en mars 2017, dans les discrets locaux de la prestigieuse banque d’affaires bicentenaire, avenue de Messine à Paris, où Emmanuel Macron et l’un de ses illustres prédécesseurs, Georges Pompidou, ont officié avant d’être l’un et l’autre élus à l’Elysée. Objectif de l’homme de loi : récupérer des correspondances, des documents, les registres de mouvements de titres, bref des données ultra confidentielles susceptibles de prouver un éventuel délit d’initié et/ou une opération financière litigieuse.

Des milliers de mails disparus

Visés, David de Rothschild et son assistante, Olivier Pécoux, directeur général de Rothschild & Co, ainsi que plusieurs responsables d’une autre banque privée, Martin Maurel, un établissement familial tout aussi ancien, puisqu’il a été créé en 1825. Chez ces derniers également, un huissier a déboulé sans crier gare afin de saisir des pièces. Mais là, il s’est heurté à un refus viril. Il lui a fallu revenir le surlendemain accompagné de la force publique.

Entre-temps, comme il le signale dans son procès-verbal, quelques milliers de mails avaient disparu. Ambiance. Depuis, la cour d’appel d’Aix a annulé cette procédure, estimant qu’elle était « injustifiée », et a ordonné la restitution des fameux e-mails. Mais la Cour de cassation, saisie, n’a pas encore définitivement tranché. Le futur associé-gérant de Rothschild, François Pérol, qui arrivera en juin en provenance de la BPCE, mettrait-il les pieds dans un vrai marigot ?

David de Rothschild, président de Rothschild & Cie

David de Rothschild, président de Rothschild & Cie

REUTERS

On ne se méfie jamais assez de la famille… A l’origine de l’affaire, un cousin s’estimant lésé. Membre de la famille Maurel, actionnaire majoritaire de la banque Martin Maurel, Fabrice Rabattu, expert-comptable de son état, détient avec sa mère quelque 5% de l’établissement. Il ne fréquente pas, ou seulement de loin en loin, la branche plutôt bourgeoise et catholique de la famille aux manettes de la banque, qui passe ses vacances dans son imposant château d’Astros(Var), construit par les Templiers au XIIIe siècle et où fut tourné Le Château de ma mère.

Se sent-il « méprisé », comme le suggèrent ceux qui estiment que cet actionnaire, qui était « dormant » jusqu’à la fusion, se serait lancé dans un combat déplacé, voire particulièrement mal intentionné ? Pourtant, Fabrice Rabattu n’a vu que son intérêt le jour où il reçut un document confidentiel de la société, annonçant qu’elle serait fusionnée avec Rothschild. Il s’agit d’une « opportunité unique pour le développement » du groupe, suggéraient les rédacteurs de la note, probablement à raison.

En tout cas, se dit-il alors, une fois son petit établissement avalé par le gros, il se verrait d’un coup détenteur d’un morceau d’une banque connue dans le monde entier, et gérant quelque 34 milliards d’euros. Même le nom de code de l’opération était attrayant : « Projet Matisse ». Un peu de lumière et de couleur pour éclairer une opération d’abord financière. En mai 2016, au cours d’un échange par mail avec les dirigeants de la banque, lui et sa mère assurent en tout cas qu’ils voteront la fusion.

Valorisation contestée

Oui, mais voilà : les choses vont prendre une drôle de tournure. Trois semaines plus tard, en juin 2016, les deux établissements révèlent au public qu’ils vont se marier, mais notre homme va changer d’avis et s’opposer aux conditions de l’union. « Je lisais les documents adressés aux actionnaires avant l’assemblée générale. Mais je ne comprenais pas pourquoi nous n’avions pas d’information sur les points principaux de l’opération, assure Fabrice Rabattu à L’Express. Je sentais qu’il se passait quelque chose. Je suis allé voir le registre des actionnaires de la banque. Je suis commissaire aux comptes, et plus je creusais, plus c’était évident. »

Selon lui, un puzzle se reconstitue au fur et à mesure sous ses yeux. Déjà, la question du prix : la banque Martin Maurel est valorisée à près de 240 millions d’euros. Mais aucun document ne viendrait justifier d’après lui ce calcul, alors qu’une « mission » a pourtant été confiée à la société de conseil CBRE afin d’évaluer les 20 000 mètres carrés de patrimoine immobilier qui lui appartiennent, entre Paris, Marseille, Lyon et Monaco. Impossible, dit-il, de se procurer le rapport, en dépit de ses demandes répétées, et donc de vérifier si l’estimation annoncée correspond au bon prix.

Il adresse une lettre recommandée afin d’avoir accès aux documents, en vain, assure-t-il encore, ce que conteste la partie adverse. Finalement reçu, en septembre 2016, au siège de l’établissement, Rabattu est autorisé à consulter, sur pièces et sur place uniquement, la liste intégrale des actionnaires de la banque : les seules informations, selon la banque, qu’il était possible de lui communiquer pour ne pas rompre l’équilibre entre actionnaires. Mais pour lui, le flou demeure sur l’art et la manière avec lesquels le prix de Martin Maurel a pu être fixé.

Des experts nommés par le tribunal expliquent dans leur rapport qu’il n’y a pas eu « surévaluation » du prix ? En l’occurrence, se demande Rabattu, c’est plutôt de sous-évaluation qu’il faudrait s’inquiéter… A l’aide d’experts – mis en cause par la partie adverse, qui assure que tous les éléments avaient été portés à sa connaissance -, il conclut que le véritable prix de Martin Maurel devrait en réalité atteindre les 418 millions – en tout cas bien plus que les 240 millions retenus pour la fusion. L’hypothèse commence à germer dans sa tête : et si ses parts valaient largement plus cher que ce qu’on a bien voulu lui dire ?

Plus-value et bizarreries

Rabattu entre en guerre à ce moment-là. Il a découvert que les cadres dirigeants de Martin Maurel, c’est-à-dire les membres de sa propre famille, ont discrètement acheté des actions dans les derniers mois. Les ont-ils acquis depuis que la négociation avec Rothschild a démarré ? Rabattu affirme que oui. Du côté de Rothschild, on assure du contraire. En tout cas, sa cousine Lucie, qu’il fréquentait adolescent, et qui aujourd’hui cumule les casquettes de vice-présidente, d’administratrice et de directrice générale et qui n’est autre que la fille de Bernard Maurel, le patron historique de la banque, a acquis des titres via une société créée pour l’occasion.

Le directeur général adjoint, la directrice juridique en ont également acheté. En tout, 900 actions auraient été acquises aux alentours de la période de discussion sur la fusion, à un coût largement inférieur à celui négocié pour l’opération « Matisse », engendrant une plus-value pour les heureux acheteurs de 1,4 million d’euros.

En tout cas, rien à faire : en dépit de l’opposition d’une poignée de minoritaires, l’opération est votée par les actionnaire et sera bouclée définitivement le 1er janvier 2017. Le Monde souligne alors que Martin Maurel « aurait pu se vendre plus cher que les 240 millions d’euros consentis ». Et Rabattu découvre, dit-il encore, d’autres bizarreries. Avant même l’annonce de la fusion, des engagements auraient ainsi été pris entre Rothschild et certains de ses cousins, afin que ces derniers s’engagent à voter favorablement lors de l’AG ; ils auraient obtenu des titres Rothschild en échange de leurs actions Martin Maurel, et surtout une place au chaud chez Rothschild – Bernard Maurel et sa fille Lucie se retrouvent ainsi dans le petit nid des actionnaires familiaux de la célèbre banque, Lucie conservant de surcroît les sièges dont elle y disposait déjà : décrites souvent comme « deux vielles dynasties de la finance française », Rothschild et Martin Maurel avaient déjà des participations croisées l’une avec l’autre – le lien remonte en effet à 1939, quand la famille Rothschild entra au capital du tout jeune établissement régional.

Citation directe

En tout cas, tout se serait joué sans le petit cousin expert-comptable… « Fabrice Rabattu aurait bien aimé être traité comme les autres », les autres membres de sa famille, suggère un proche. Mais ils n’auraient jamais voulu de lui dans le management… De quoi l’énerver probablement un peu plus. Avec l’aide du cabinet d’avocats Lantourne, les deux actionnaires mécontents – qui détiennent aujourd’hui 0,7 % de Rothschild par le jeu de la fusion – ont assigné les responsables de Martin Maurel en citation directe au tribunal correctionnel de Paris pour le 5 septembre prochain, leur reprochant l’opération « frauduleuse » de délit d’initié « en bande organisée » – ce sont les termes de la citation consultée par L’Express -, ayant donné lieu à un « profit indu » dont ils auraient bénéficié au préjudice des autres actionnaires.

Leur préjudice a été chiffré à quelque 3,4 millions d’euros minimum. Si la procédure venait à prospérer, David de Rothschild et la direction de la banque, qui ne sont pas visés au premier chef, pourraient néanmoins prendre une balle perdue dans la bataille. Le presque retraité était à l’époque des faits administrateur de Martin Maurel. Rien n’a pu se faire sans au minimum la bienveillance de la direction de Rothschild, suggère un avocat de Rabattu.

Du côté de la banque en tout cas, on s’affiche serein, contestant même la recevabilité de la citation en correctionnelle. Les actionnaires mécontents n’ont même pas tenté de faire annuler l’assemblée générale qui validait l’opération, explique-t-on. « Au moment où la décision de cession des titres est prise, l’opération de fusion avec Rothschild n’est pas en discussion, donc il n’y a pas de délit d’initié, assure à L’Express l’un de ses avocats, du cabinet Farthouat. Nous avons été transparents, nous avons apporté toutes les réponses aux questions posées, les actionnaires ont eu toutes les informations qu’il était possible de leur donner. Tout cela n’a aucun fondement ». L’affaire se réglera en tout cas devant les tribunaux, soit pour délit d’initié et autres abus de biens sociaux éventuels, soit pour dénonciation calomnieuse.

La maison Rothschild, au moment où son patron passe le flambeau, se serait bien passée d’une telle agitation

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